Québec Redneck Bluegrass Project – Royal Réguine

Alors que le milieu des musiques dites alternatives tente de survivre grâce aux succès révolus de certains groupes importants des années 90; la liste de come-back est exponentielle (Barf, Overbass, Arseniq33, Zébulon, Capitaine Révolte, Guerilla, Despised Icon, Rudy Caya/Jeff Dubé…). L’on tente d’une certaine façon de toucher la corde sensible, la nostalgie du public québécois, qui sort de moins en moins voir de spectacles et qui n’achètent plus de disques, en voulant lui rappeler des souvenirs perdus et le rassurer dans ses doutes chroniques. Notre contrée ne fait d’ailleurs pas figure d’exception en ce qui a trait à la nostalgie. Il s’agit d’une tentative tout à fait légitime de réaffirmer notre appartenance à une scène locale qui tend à craqueler et à s’effriter avec l’âge et les années. Je me souviens.

Les nouvelles générations semblent essoufflées avant même d’avoir commencé. Comment peut-on leur en vouloir d’abandonner leur scène locale et leur identité en cette ère de globalisation? Nous les avons nous-mêmes matraqués de négativisme par rapport à cette scène locale DIY. Cette scène indépendante, créatrice de crèves-faim et de collusionaires, cette scène qui a pourtant, jadis, fait évoluer les mœurs, et enjoint des générations entières à la catharsis sous certains thèmes musicaux. L’artiste avec du succès est celui qui est apte à saisir le pouls de son époque afin d’être le miroir parfait des questionnements identitaires de sa génération. Elvis, les Beatles, Kurt Cobain et Marilyn Manson, c’est de même que ça marche ici comme ailleurs.

Ce public éparpillé partout en ville ne sait plus où donner de la tête. Il ne sait même pas lui-même dans quelle langue il parle, dans quelle langue il rêve, dans quelle langue il espère. Il ne s’est pas procuré lui-même sa musique, il écoute plutôt ce à quoi la surinformation lui donne accès. Trop de choix n’est certainement pas mieux que pas assez. Maintenant que nous avons le choix de tout, nous sommes incapables de nous arrêter. Il faudrait pourtant savoir s’arrêter afin de se sentir un peu concerné.

Les nouveaux groupes locaux qui réussissent à sortir du lot sont soit sous contrat avec des labels importants qui font découvrir l’artiste à fort coût de relation de presse et de subventions. Soit plutôt ils utilisent la langue de Cohen pour tenter leur chance à l’extérieur de nos frontières et ainsi pouvoir prétendre que leur carrière va bon train. Un million de visionnements sur YouTube lorsque ton public est partout n’équivaut aucunement à un million de visionnements lorsque ton public est ici. Le rapport au territoire est essentiel afin de comprendre l’importance d’un phénomène dans sa culture et son époque.

On parle du phénomène QRBP et avec raison. Probablement l’un des plus importants de la dernière décennie. Un phénomène évoluant complètement en marge de la culture dominante; celle des radios commerciales et de la TiVi qui te dit quoi acheter. Les salles sont pleines partout entre le Club Soda et le Sea Shack, grâce d’ailleurs au travail acharné de Senor Collino, la tête de Spectacles Bonzaï. Et tout cela dans la langue de Vigneault, et sans l’aide des médias populaires. On pourrait se poser la question: mais comment est-ce possible de réunir autant «d’éparpillés» avec un quatuor acoustique? Sans feu d’artifice? Sans concept? Sans masque? Sans DJ? Sans pornstar? Juste avec des chansons?

La réponse est pourtant simple, mais tellement complexe à la fois.

La québécitude.

QRBP est un groupe tout à fait assumé qui célèbre son identité tout simplement en étant et en agissant librement dans leur époque. Ce serait signer leur arrêt de mort que de se vautrer, ne serait-ce qu’un bref instant, dans les gimmicks, les décors en plastique, la mise en scène serrée, les formats concis pour «avoir son chèque de SOCAN par la malle». On ne peut pas représenter son époque, on doit l’incarner et la vivre. On peut réfléchir sur son époque, mais on ne pourra jamais l’expliquer de manière claire. On peut également utiliser une formule de création artistique pour faire une copie de ce qui fonctionne déjà ailleurs, mais un ingrédient sera à jamais manquant; le cœur. L’identité.

Être. Ça ne se copie pas. Être soi, et faire honneur à ses aïeux et à son territoire ça doit commencer par se faire ici avant ailleurs. Toucher les gens dans leur identité propre par l’expression de sa propre identité ça ne s’achètera jamais comme des likes, et ça n’accepte pas non plus les chèques en blanc comme les relationnistes de presse et les pisteurs radio. QRBP sont. Et ça suffit.

Ils existent pour ce qu’ils sont, comme ils sont, réels, et surtout fiers, sans honte de leur langue ni de leur état (parfois pas toute-là). Ils chantent comme nous parlons, dans la rue — pas tellement dans la rue de Montréal, malgré que ça dépend de quel bord de St-Laurent tu es —, mais dans les rues de Chicout, de Rouyn, de Sherby et de Rimouski. Avec nos problèmes. Notre vision du monde. Représenter en culture et en arts ce que nous sommes dans nos qualités et nos défauts. Michel Tremblay et Gilles Vigneault. Nos racines qui ancrent/encrent dans la modernité notre petit peuple jeune et toujours un peu en retard sur le reste du monde.

Royal Réguine, quatrième album de Québec Redneck Bluegrass Project s’inscrit parfaitement dans son époque par la fusion des racines québécoises et de son ouverture sur le monde. Le pays de Vigneault c’est l’hiver, le pays de QRBP c’est le globe tout entier vu sous les yeux de l’hiver québécois. Le Québec se transforme, vieilli, mais ne s’efface pas, ne s’oublie pas. Il est capable autant d’accueil que de voyage. Il réconcilie la ville et les régions. Il aime le chaos urbain et l’infinie solitude de la forêt. Il vit de métamorphose et d’altérité.

Sur celà, vaudrait mieux quand même ne pas trop se prendre la tête parce qu’au fond la québécitude c’est aussi ben yinc «manger du spaghetti comme à toutes les osties d’mercredis».

Meilleures pièces
West Bengal – Tout à fait brillant.
J’me pensais Gawa – Tout à fait touchant
J’chie des arcs-en-ciel – Encore plus touchant.

Texte: David Atman

Crédit photo : Nicolas Lévesque