Lorsque les metalleux portent le foulard

Les poètes sont nombreux, les lecteurs le sont moins. Les lecteurs de poésie sont avidement poètes, les poètes ne sont, en retour, pas toujours d’avides lecteurs. La poésie est un art souvent très égocentrique. Je ne connais pas de cinéaste qui ne soit pas cinéphile, pourtant des poètes qui n’ouvrent jamais un livre, ça existe plus que l’on pense. L’effort de lire est justement un effort.

On cherche encore de nouvelles façons de réinjecter de la parole poétique dans l’univers collectif. Parce que, si l’on s’y attarde un bref instant, la parole poétique amène obligatoirement la pensée poétique, et que bien souvent celle-ci amène, du moins on l’espère, l’action poétique. En d’autres mots; la poésie sauve le monde.
On nomme un Poète de la Cité, on fait défiler quelques bribes hors contexte de strophes sur les panneaux illuminés du métro, on invite parfois Jean-Paul Daoust à TLMEP ou Claude Péloquin à Art-Tv. On parle de Miron lors de son anniversaire ou du Refus Global pour soutenir un discours sur la laïcité. Pourtant, la scène poétique québécoise roule à plein régime et cela depuis plusieurs années. Des personnages urbains et underground aussi mythiques qu’Éric Roger, poète et animateur des soirées Solovox depuis plus de 15 ans (et ancien chanteur métal d’ailleurs) se donne le mandat de faire revivre la parole poétique moderne, et moins moderne, dans toute sorte de lieux du centre-ville. Et il n’est pas le seul, la poésie francophone au Québec est un art bien vivant avec son réseau de diffusion et son cercle d’auteurs. On vous invite d’ailleurs à jeter un coup d’œil à ce qui se trame du coté de Joliette avec Bouc Productions et au travail assidu de maître Yvon Jean et les éditions La ReLovution Poétique.
Bertrand Laverdure est l’initiateur d’un tout nouveau projet, où la poésie et l’oralité se mêlent au son des guitares acérées. Intitulé POMME, acronyme pour signifier Poésie, Oralité, Métal, Musique, Écrit, le projet est une association qui rassemble sur disque cinq poètes et le groupe Anonymus, une collaboration que l’instigateur du projet qualifie de «bel oxymore».

Nous avons rencontré des membres d’Anonymus et le poète Benoît Jutras pour en savoir plus.

D.R.: Est-ce qu’il y a une ou des thématiques imposées aux poètes? Comment s’est fait le choix des textes?
Benoît Jutras: Il n’y avait pas réellement de thématique imposée, toutefois nous savions que le projet se déroulait dans un contexte de musique métal. Nous avions donc tout de même le mandat d’aller gratter dans les coins les plus sombres, violents et brutaux de notre être afin de rendre justice à la musique d’Anonymus.

D.R.: Qu’est-ce qui a motivé le choix de ces poètes? Est-ce que la décision se basait uniquement sur les textes ou également sur la performance en studio, ou le timbre de leur voix par exemple?
Benoît Jutras: C’est Bertrand (Laverdure) qui nous a approchés de façon complètement spontanée. Mais en fait c’est certain qu’à la base les poètes choisis sont des fans de musique métal. Nous avions tous beaucoup d’atomes crochus les uns avec les autres alors le projet s’est déroulé tout naturellement. Mais non, il n’y a pas eu de tests en studio au préalable pour déterminer les poètes.

D.R.: J’ai entendu dire qu’au départ Oscar Souto était censé être celui qui chante les mots des poètes, mais finalement le projet s’est transformé afin que les poètes puissent eux-mêmes réciter leurs mots. Qu’est-ce qui vous a fait prendre cette décision?
Oscar Souto: Hey, c’est vrai, je l’avais oublié celle-là. Dès les premiers meetings de production, il était effectivement question que je chante les mots des poètes, mais on s’est tous vite rendu compte que ça ne faisait aucun sens. Je ne me serais pas senti à ma place de chanter les textes des autres. Je préfère de loin chanter mes propres textes et tant qu’à avoir un projet où nous invitons des poètes, nous allons les faire chanter leurs textes. Ils sont les mieux placés pour ressentir et bien livrer leur poésie.

D.R.: Comment s’est passée l’expérience en studio avec les poètes? Avez-vous rencontré certains problèmes plus techniques lors de l’enregistrement ou de la composition considérant que vous travailliez avec des personnes ayant peu, voire pas du tout, d’expérience musicale?
Carlos Araya: Le projet date déjà de cinq ans. Nous avons commencé à répéter au local de pratique et on s’est vite adapté au style des poètes, la collaboration a été assez simple. Évidemment, nous avons eu à modifier notre façon de jouer en baissant un peu les volumes afin de laisser plus de place à la poésie. Lorsque nous sommes arrivés en studio, le gros du travail était déjà fait, je pense (petite pause), je dis bien, je pense, que pour tout le monde l’étape de l’enregistrement fut assez simple.

D.R.: Qu’est-ce qui a donné envie à Anonymus de collaborer à un tel projet alors que le milieu de la poésie ne semblait pas de prime abord vous être prédestiné?
Carlos Araya: C’est Bertrand qui nous est arrivé avec ça. On a eu envie de voir ce que ça pourrait donner. On a surtout eu envie d’aller ailleurs, de justement réaliser un projet qui nous sort de notre zone de confort. On a aussi vu le potentiel de se faire découvrir par des gens qui n’ont aucune idée de ce qu’est Anonymus. Ça agrandit notre public, et nous aussi on grandit là-dedans. Tu sais, nous sommes allés donner un spectacle avec ce projet au salon du livre de Sudbury, jamais ni personne n’aurait cru qu’Anonymus pourrait donner un spectacle dans un salon du livre, et pourtant, nous l’avons fait, et ce fut une expérience incroyable et très enrichissante.

D.R.: Justement pensez-vous que ce projet peut prendre la route? Et est-ce que c’est le plan?
Carlos: Oui!
Oscar: Le plus difficile s’est surtout de réunir tous les poètes. Ce n’est pas facile de réunir ce monde-là à une date précise. (rire)
Carlos: Oui l’objectif est de présenter le spectacle le plus souvent possible. C’est un projet qui peut être présenté dans n’importe quelle occasion et qui est intemporel. Le spectacle est malléable et s’adapte aisément dans toute sorte de contexte.
Benoît Jutras: Nous donnerons d’ailleurs un spectacle le 2 juin prochain à la Maison de la culture Mont-Royal dans le cadre du Salon de la poésie de Montréal. Ce spectacle aura l’effet de décoincer le milieu de la poésie qui est en général un milieu très mondain. La distorsion fera shaker la tente. Les poètes sont souvent les délaissés des cercles littéraires. Tout le monde lit des romans, des nouvelles, des histoires tu vois, mais quand vient le temps de parler de poésie, nous sommes toujours mis de côté, les médias s’intéressent très peu à nous, et c’est la même chose pour le métal. Ce sont les maudits, les incompris de la musique. Nous sommes tout autant les moutons noirs de notre propre genre artistique. Alors, mettons-nous en gang et faisons quelque chose.

Malheureusement après quelques écoutes de POMME, on se rend compte que l’amalgame des deux formes d’arts est loin du résultat escompté. Sur papier, la poésie sombre et la musique métal semble vouloir faire bon ménage, par contre ici nous avons droit à un résultat un peu bâclé. On espérait faire de la magie, mais les fils dépassent, la colombe à chier dans le chapeau, le lapin est mort asphyxié dans la poche de manteau. On reconnaît bien la musique et la lourdeur des riffs d’Anonymus, mais nous sommes toutefois dans un cycle uniforme assez répétitif qui tente de se faire discret malgré la lourdeur, afin de laisser place à la poésie. Celle-ci malheureusement se retrouve parfois brouillée par le travail en studio, parfois mal prononcé et/ou mal mixé, elle est parfois difficilement audible. Il peut également être ardu de supporter certaines pièces «chantées» par des non-chanteurs sur la mauvaise note. Et il y a parfois un schisme énorme entre l’agressivité de la musique et justement le manque d’agressivité du poète qui récite. Comme si nous avions tenté d’accoler en forçant deux morceaux qui n’étaient pas destinés à se marier. La chimie n’a pas passé même si certaines pièces laissent réellement croire que nous aurions pu avoir affaire à un grand moment de l’histoire du rock au Québec, ce n’est malheureusement pas le cas. Quelques titres vont même parfois jusqu’à donner l’impression d’une parodie. Le manque d’expérience en studio de certains poètes est flagrant et rend difficile l’écoute de certains morceaux.

L’album POMME ne passera pas à l’histoire, par contre il s’agit d’une belle tentative tout à fait légitime de partager la poésie à un plus grand nombre, parce que oui, la poésie, ça sauve le monde.

Pour les fans de la collaboration Metallica/Lou Reed.

Meilleures pièces
— Jour du christ (Erika Soucy)
— Obstinad Machhine (Benoit Jutras)
— Dévotion (Erika Soucy)

Entrevue réalisée par David Atman