Groupe: Serdce (Biélorussie)

Album: Timelessness

Date de sortie: 17 juin 2014

Label: Blood Music

Genre: Death mélodique, métal progressif, avant-garde métal

Il y a un an que l’album Timelessness est apparu sur le marché. Honte à moi d’avoir découvert ce bijou sur le tard. Comme au temps de la guerre froide, l’Europe de l’Est est toujours géographiquement isolée par rapport au monde occidental. Par chance, la technologie permet maintenant aux pays plus reculés et aux cultures plus hermétiques d’entrer en contact avec le reste du monde, et vice-versa. Thank God! La chose aurait été impensable à l’époque du «tape trading», seul médium d’échange musical jusqu’au début du siècle actuel. Au grand bonheur des fans de métal, la Russie, l’Ukraine, la Pologne, la Lituanie et la Biélorussie s’ouvrent depuis quelque temps au reste du monde.

Chaque pays possède sa signature culturelle. En Italie, on s’attend à entendre une musique très poétique et plutôt traditionnelle dans sa forme (si on met de côté Fleshgod Apocalypse et Sadist). En Allemagne, on anticipe les voix très basses, les claviers, les airs très avant-gardistes et épurés. En Norvège, en Suède ou au Danemark, on ne peut échapper à la lourdeur, au «screech», au «blast beat» et au «tremelo picking» de ses groupes black métal. Or, la musique slave revêt elle aussi des aspects très caractéristiques. La rage, l’authenticité et la lourdeur de leur métal sont sans pareil. Même le métal américain ou français n’arrive pas à rivaliser de pesanteur avec lui. Je pense entre autres au métal très moderne de Shokran, de Kartikeya, de Jedi Will Die, de Terra Mourn et autres groupes de métal émergeant de l’Europe de l’Est, la plupart faisant partie d’une communauté essentiellement djent, death ou black métal.

Or, Serdce s’éloigne un peu de ce créneau. Il faut même ajouter que la formation de Minsk fait ironiquement dans la nuance et la subtilité, l’expérimentation et la fusion des genres. A priori, la musique du quatuor se rapporte au métal progressif. Ne suffit que de suivre à l’oreille cinq ou six mesures d’une seule piste pour le comprendre, puisqu’aucun morceau ne repose sur une base unique. À la façon du jazz fusion ou du métal avant-gardiste (du genre Primus, The Aristocrat ou Buckethead), la musique de Serdce se lance dans plusieurs directions à la fois, éternellement insatisfaite, comme si elle refusait de se poser à un endroit fixe. À cet égard, le progressif très avant-gardiste de la formation rappelle sans conteste la discographie du célèbre groupe Cynic avec ses lignes de basse «fretless», ses étranges signatures temporelles, ses tempos atypiques et ses voix compressées au vocoder (une sorte d’auto-tune). Mais ce qui rend si particulière, si unique la musique de la formation voïvode est sans aucun doute la technicité, l’audace, la virtuosité et le talent exceptionnel de ses musiciens.

Fruit de cinq ans de travail à la composition et à la réalisation de Timelessness, leur quatrième album en date, l’ensemble est abouti et d’une déconcertante maturité. Lorsque l’on écoute les albums précédents, dont The Alchemy of Harmony (2009), on demeure surpris par une si importante évolution. D’un album essentiellement death mélodique, voire black métal à certains égards, où la batterie atteint un rythme ahurissant, soutenu et rarement relâché, Serdce parvient à se modérer, à explorer les diverses avenues du métal progressif. D’un métal du type Obscura ou Augury, on est passé au métal progressif très Cynic. Visiblement, plusieurs marches ont été franchies d’un seul bon.

Samadhi, le second morceau du disque est représentatif de cet esprit exploratoire. Le morceau, qui déconcerte par son amalgame complexe constitué d’une basse très jazzée (à la Exivious) et d’une batterie world et très proche-orientale, donne le ton à cet album éclectique et multidirectionnel. Last Faith, un morceau qui fait écho à l’album Traced in the Air du groupe Cynic (un des chouchous du progressif), nous démontre d’ailleurs tout le talent de Nik Goroshko à la guitare. Ce Mozart des temps modernes, enchaîne les mélodies harmoniques l’une après l’autre sans éprouver de fatigue ni de panne d’inspiration (un concours entre lui et Satriani se solderait probablement par un match nul!). Et que dire de la basse hallucinée d’Alex Karevich et de la batterie totalement désarticulée d’Andrew Dybal! Tous se complètent parfaitement, comme si le mariage de ces talents uniques était fait pour avoir lieu, comme si cela était écrit dans le ciel, comme si cela était une nécessité… N’allez cependant pas croire que l’ingénieur de son derrière la production de cet album a dû éprouver de la joie dans le studio, car si l’ensemble est d’une convaincante harmonie, l’écoute individuelle de chaque piste pour le mixage a dû être d’une incroyable torture (car écouter un seul instrument à la fois ne doit avoir aucun sens!).

Si comme moi, vous recherchez une musique exploitant à la fois intensité, violence, fragilité et sensibilité, cet album saura combler toutes vos attentes. Car bien que certains morceaux tels que The Sixth Sense et Quasar viennent agresser votre oreille avec ses martèlements de batterie et ses interminables shreddings à la guitare typique du métal Nord européen, certaines pièces telles qu’Omens, Last Faith et Loss Feeling or Feeling of Loss viennent mettre du baume sur vos lésions auriculaires. La chanson Newborn, vient même déposer à votre oreille un petit segment très jazz métal avec quelques mesures de saxophone ingénieusement placées, balançant du même coup la rage partagée que vous avez pu ressentir avec certaines pièces plus lourdes.

Lassé du métal qui ne fait que crier, du progressif qui ne veut qu’épater techniquement sans laisser une impression d’humanité? Je vous prescrirais l’album Timelessness à raison de deux ou trois morceaux par semaine sur une période de 5 ans (jusqu’à la sortie d’un album de même calibre, de marque générique). C’est un remède infaillible pour le spleen du mélomane.

N.B.: pour les fans de death technique tels que Pestilence, Augury, Obscura, Atheist et Sadist, mais aussi de métal progressif expérimental et de jazz métal tels que Cynic, Wayd et Between the Buried and me. Un incontournable pour le mélomane curieux et ouvert d’esprit.

Dany Larrivée

Chronique parue simultanément chez Daily Rock (Québec) et Clair & Obscur (France)

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