Entrevue avec Dennis Jagard (Ten Foot Pole)

Grand moment dans ma très petite carrière d’intervieweur alors que j’ai pu m’entretenir une bonne demi-heure avec le sympathique et légendaire Dennis Jagard, membre du groupe punk-rock californien Ten Foot Pole. Dennis et son acolyte Chris Del Rio seront de passage partout au Québec en formule acoustique durant le mois d’août, ainsi qu’en Ontario avant de participer à la tournée Music4Cancer avec le groupe complet pour refaire le tour de la province vers la fin septembre.

D.R. — Ça prend évidemment beaucoup de temps et d’efforts pour construire une carrière. Une carrière c’est en fait la somme de plusieurs événements différents, certains très significatifs d’autres beaucoup moins. Lorsque tu réfléchis au moment où tout a débuté pour toi, es-tu en mesure de mettre le doigt sur un événement bien précis où tu as ressenti que quelque chose d’important était en train de se produire. Quel était ce moment et quelles sont les émotions qui y sont rattachées?

Dennis Jagard – Je n’ai jamais vraiment eu de plan de carrière. Je crois que c’était en 1994, je me suis fait inviter à faire ma première tournée, en fait, je pense qu’on a invité notre groupe sur la tournée parce que je pouvais emprunter la minivan de mes parents tout simplement. On m’a un peu utilisé, mais ça faisait mon affaire. C’est là que j’ai vu à quel point les nouvelles possibilités qui s’offraient à moi étaient intéressantes. Et si j’avais su. Si j’avais su que 35 ans plus tard je ferais toujours de la musique, j’aurais beaucoup plus pratiqué de mon instrument. Si on veut mettre le doigt sur un moment précis, je pense que le concert que nous avons donné à Québec en 1995 avec Face to Face et Nofx fut l’un des moments décisif. J’étais en arrière-scène et je regardais les 3000 fans qui étaient au concert et je suis devenu accro. Ma vie a complètement changé à ce moment-là. C’est là que je me suis dit que si nos amis dans des groupes pouvaient devenir de vrais professionnels, nous le pouvions aussi.

D.R. — Tu crées de la musique depuis maintenant 35 ans, tu as été témoin de plusieurs modes et de beaucoup de transformations technologiques. Y a-t-il une période pour laquelle tu ressens plus de nostalgie? Quelle période crois-tu à proposer la meilleure musique?

Dennis Jagard – Je crois que l’époque que je préfère est ce fameux tournant des années 80 aux années 90. C’est l’époque où les musiciens ont cessé d’utiliser des effets dans leur musique. Il y a eu quelques années où les groupes des années 80 commençaient à s’éclipser et les groupes des années 90 n’étaient pas encore parfaitement installés. Ces années à mon sens ont donné la musique la plus intéressante, j’imagine que l’on peut la qualifier de période alternative. Je préfère de loin la musique sans effet. J’ai été ingénieur de son pour Beck, et le gars passe un temps énorme à réfléchir à chacune des sonorités que produiront les instruments. En tant que technicien c’est extrêmement intéressant de travailler avec un gars comme lui, mais en tant qu’artiste je ne ressens pas ce besoin, et je n’ai surtout pas la patience pour commencer à bidouiller sur des pédales d’effets. Je veux juste écrire des chansons Folk.

D.R. — Ten Foot Pole a pris une pause en 2009, probablement pour plusieurs raisons, mais l’une d’entre elles semble être parce que justement tu travaillais comme technicien pour Prince, Beck et plusieurs autres. Était-ce une façon pour toi de continuer à vivre la vie de rockstar, mais sans devoir ressentir toute la pression que ça comporte?

Dennis Jagard – En fait tout ce qui m’intéresse c’est de faire ce qui me plaît et de travailler sur des projets amusants. Je suis né dans le milieu du son et de la technique, c’est une affaire familiale. Je n’aime pas trop voyager et faire beaucoup de route, mais ça fait aussi partie du métier. Je préfère suivre toujours le même groupe sur la route plutôt que de travailler pour une salle de spectacle et de rencontrer un groupe différent chaque soir. J’ai fait plus de 500 concerts de Jimmy Eat World plus récemment, et j’en suis maintenant à 77 avec Weird Al Yankovic. Je connais les chansons par cœur et ça permet justement de mieux jouer mon rôle de technicien. C’est très satisfaisant pour moi de parfaire un spectacle pour le public et pour l’artiste.

D.R. — Et ça en valait la peine? As-tu trippé à faire partie d’un groupe punk-rock qui avait du succès? Je veux dire, être pris dans un autobus de tournée avec des gars puants ce n’est pas vraiment ce que la majorité des gens considère comme le fun. Et d’être constamment sur la route c’est particulièrement épuisant. Et ce n’est pas très facile pour la vie de famille non plus. Alors, donc, ça valait la peine?

Dennis Jagard – C’est encore une fois une question très intéressante, et pratiquement impossible à répondre. J’ai écrit une chanson sur le sujet qui s’appelle «Do it again» qui en fait dit clairement que je le referais sans hésiter, mais ce n’est surtout pas toujours vrai. Il y a effectivement des journées où nous avons réellement envie d’abandonner; les problèmes de van et les chicanes entre musiciens c’est terrible, et ça arrive dans tous les groupes. Mais présentement, oui j’ai envie de continuer c’est certain. Ça me fait penser à ce film The Wrestler, ce n’est pas glorieux, mais le personnage préfère mourir que d’arrêter. Je serais si malheureux sans la musique, ça m’apporte tellement de satisfaction émotionnelle que c’est difficile d’arrêter. C’était l’anniversaire de la mort de Tony Sly hier. C’est un mode de vie tellement difficile, il y a beaucoup de souffrance dans le milieu. Je travaille 5 mois consécutifs pour m’assurer que ma famille aille de quoi manger pendant que je suis en tournée, ensuite je rentre, et je dois tout recommencer.

D.R. — Comment vois-tu l’avenir pour les nouveaux groupes? Crois-tu qu’il y a encore de l’espace pour eux principalement dans le mouvement punk-rock? Parce que, soyons réalistes, que feront les festivals lorsque les groupes des années 90 seront disparus?

Dennis Jagard – Oui effectivement hahaha, je n’embarquerai pas là-dedans, mais disons qu’il y a toujours eu une nouvelle génération pour remplacer l’ancienne. Je suis plutôt optimiste sur ce sujet. Il y a certainement de la place pour tout le monde et il ne faut pas devoir choisir, nous pouvons très bien avoir les deux. On doit quand même continuer à donner beaucoup de crédit aux plus vieux groupes qui ont, d’une façon ou d’une autre, ouvert la voie et permis au style de musique de s’épanouir. L’industrie musicale a tenté de polir les artistes et de les présenter comme un simple produit, mais il y aura toujours une jeunesse intéressée à faire des découvertes musicales même si elle semble s’amenuiser avec les années. Il y aura toujours des jeunes qui veulent venir voir des concerts et faire la fête, ça ne changera pas.

D.R. — Ten Foot Pole a donné beaucoup de concerts au Canada, tu as même écrit une chanson dont le titre est Nova Scotia. Peux-tu nous raconter un peu l’histoire derrière cette chanson et nous dire quels sont tes plus beaux souvenirs du Canada et plus précisément du Québec?

Denis Jagard – C’est une chanson un peu niaiseuse (silly). Je voulais juste mentionner un lieu excessivement loin d’où j’habite à L.A. La chanson représente ce qu’on pourrait appeler un suicide social suite à une séparation. Je voulais juste disparaître, fuir tous ceux que je connaissais et ne plus jamais revenir. C’était juste une chanson niaiseuse sur un sujet excessivement triste, ça a été une façon pour moi de dédramatiser la situation. Ça aurait pu s’appeler Sept-Îles, ou n’importe où ailleurs au Nord. J’adore le Québec depuis toujours. L’un des plus beaux souvenirs que j’en garde c’est la tournée Snojam. Nous venions à peine de changer de nom de groupe pour Ten Foot Pole, et j’étais soudainement devenu le chanteur principal du groupe. Notre ancien chanteur était un joueur de baseball professionnel, c’était impossible pour nous de partir en tournée, alors j’ai pris la relève et nous avons commencé à organiser nos vraies grosses premières tournées. C’est à ce moment où l’on s’est fait inviter à participer au Snojam et c’est précisément depuis ce jour que le Québec nous accueille si chaleureusement tournée après tournée. Ce n’est pas du tout une coïncidence si notre première tournée acoustique se passe ici au Québec.

D.R. — En 2017 Ten Foot Pole a fait paraître Setlist, un album dans lequel vous avez réenregistré de vieilles chansons du groupe. Pourquoi et comment cette idée vous est-elle venue?

Dennis Jagard – Il s’agit en réalité d’une histoire plutôt triste. Je ne t’apprends rien, plus personne ne vend de disque avec les Spotify et autres, et il y a très peu de compagnies de disques qui réussissent à survivre avec cette nouvelle réalité. Nous rencontrons beaucoup de nouveaux fans et constamment nous nous faisions demander sur quel album était telle ou telle pièce, et considérant que certaines de ces chansons sont originellement enregistrées avec la voix d’un autre chanteur, nous avons cru bon de tout simplement retourner en studio pour les remettre à jour. L’album comprend également deux nouvelles chansons et une pièce acoustique qui annonce justement cette nouvelle tournée en duo que je m’apprête à faire au Québec et en Ontario. Un nouvel album de matériel original est en chantier, mais l’investissement provient directement de ma poche alors c’est un peu plus long que prévu. Nous annoncerons sous peu notre campagne de financement probablement avec la plateforme Patreon, le tout sera dévoilé au même moment que notre nouveau site web tenfootpole.com.

La tournée acoustique de Dennis Jagard et de Chris Del Rio s’arrête dans un très grand nombre de villes et toujours à un prix plus que raisonnable. Il faut y être.

Entrevue réalisée par David Atman